À la gare. Une amie est avec moi. Elle aussi aime beaucoup les trains (rien de moins surprenant chez les transfems comme nous). On va vers un des quais qui n’est pas fermé. Ils font ça en France, pour les TGVs. Pays de flippés paranoïaques. On a nos appareils photo. On aime beaucoup passer du temps à la gare, attendre les trains, les prendre en photo. Surtout les plus vieux. Et le fret. Y’en a un qui arrive justement. On court pour atteindre le quai et voir les derniers conteneurs. On prend des photos. 20 secondes environ.

En sortant, trois vigiles encerclent le passage hors du quai. Ils exigent qu’on leur dise ce qu’on foutait sur le quai. On leur répond qu’on aime regarder les trains. Ils regardent nos appareils photo, et nous disent que “y’a Vigipirate”, que c’est “interdit de prendre des photos” (non, j’ai vérifié), qu’il faut qu’on leur montre et qu’on les “supprime immédiatement” (non, on ne le fera pas). Mon amie ne parle pas français, donc ces trois gaillards imposants qui me mettent à minima une tête me parlent à moi, et je traduis. Je traduis pas tout. J’omets qu’ils nous genrent au masculin, moi et ma pote. Je tremble, mais je fais l’idiote. Je sais qu’ils racontent de la merde, mais j’ai pas envie de ramener les flics sur mon amie parce que j’ai fait l’intelligente. Avoir l’air de touristes nous a probablement sauvé la peau ce jour là.

Puis ils voient nos masques. Des modèles un peu avancés, à filtres. Si on y connait rien ça ressemble à un masque à gaz. Ça filtre la poussière, et le COVID. On les a pris pour le métro, pour venir. Le grand gaillard qui dirige la conversation mentionne ça, et les deux autres ont soudain l’air prêt à nous attraper et nous jeter dehors. Je balbutie un truc sur le fait que y’a du COVID, dans le métro. Dans l’air. Ils ont pas l’air convaincus. Ils nous attrapent pas, mais ils nous escortent hors de la gare.

Je ne suis jamais retournée à la gare pour prendre des photos de trains. Mon amie se fera harceler par la sécurité des gares deux fois sur son trajet de retour en train. Pour les mêmes raisons.


Une petite dame âgée vient me voir. À un mariage d’une amie à elle, ou je suis la “+1” d’une partenaire à moi qui est dans la famille d’une autre amie. J’ai passé pas mal de temps dehors, à chill, loin de la sono surpuissante et de la foule compacte de la salle des fêtes du petit trou paumée où on est. Pittoresque, mais charmant. Je retourne à l’intérieur occasionnellement pour refaire le stock de boissons, gâteaux apéritifs, et pour prendre des photos du mariage. À un moment, quand je retournais dehors, cette petite dame d’au moins deux fois et demi mon âge m’interpelle. Elle a l’air inquiète et surprise en même temps. “Pourquoi vous avez un masque? Vous êtes malade?”

J’ai l’habitude de cette question, à force. Je réponds que “non, je ne suis pas malade, je fais juste attentio-”

“Non parce que je demande, parce que je suis à risque vous voyez.”, elle répond. “Si vous étiez malade j’aurais vraiment besoin de savoir.”

J’acquiesce poliment et je la rassure qu’à priori je ne suis pas malade, mais qu’on sait jamais. Elle a l’air satisfaite. Je la regarde s’engouffrer dans la petite salle des fêtes mal ventilée dans laquelle une cinquantaine de personnes, elle comprise, ont passé les 5 dernières heures à dancer, chanter et manger, sans port de masque ou quoi que ce soit. Une sensation troublante me vient.


Je fais les courses avec mes collocs. Le supermarché est bondé. Les gens nous regardent. Je porte mon masque. Les gens nous dévisagent. Je fais un peu attention à ma voix. Je contrôle pas mon volume, je contrôle pas mon ton quand je me sens observée. Dans la périphérie de mon regarde je reconnais le chef de la sécu. Il a la mine du baqueux le moins discret du monde. J’ai déjà eu à faire à lui. Il adore se foutre sur la gueule avec les clients racisés qui ont pas l’air propre sur eux à la sortie des caisses. Les accuser de voler. Au début je me rends pas compte, mais il nous file. Il est pas discret. Je note dans ma tête. À la caisse, je le vois filer au loin. Il est passé à autre chose.

Quelques semaines plus tard, je suis au rayon légumes. J’ai d’autres amies pas francophones avec moi. On va faire une énorme ratatouille. Un mec propre sur lui bien blanc bien friqué avec sa femme passe à côté de nous. Il dit, en rigolant, à sa femme qu’on a peur “d’attraper la poussière”. Il fait un zéro sur trois en genrage: full masculin. Je suis la seule qui l’a entendu et qui l’a compris. Je considère brièvement enlever mon masque et faire semblant de lui tousser à la gueule. Puis je me rappelle du chef de la sécu, qui nous gueule dessus pour nous arrêter à la sortie des caisses. Je fume de rage. L’espace que mon corps prends dans l’espace est la seule chose à laquelle j’arrive à penser. Je sens qu’on me vois. Je me sens comme un mec en drag. On choppe nos concombres et notre sac d’onions. J’ai envie de m’enfuir.

Je décide de commencer à cataloguer ce genre d’évènements. Garder une trace. Peut-être que ça servira un jour. Pour rendre compte de l’escalade. Si ça empire. Rendre compte de comment ça m’affecte. Ça nous affecte.

À la caisse, un mois plus tard, une employée deux allées plus loins commence à pouffer de rire en nous voyant. Elle le cache pas du tout. Comme si on la voyait pas. On ne voit qu’elle. Elle en a probablement rien à foutre. Elle fait un signe à une collègue de venir nous regarder. Venir nous dévisager. On continue à avancer à la caisse comme si de rien n’était. J’espère que rien d’autre ne va arriver. Je me dis, est-ce que ça arrive de plus en plus fréquemment ? Pourquoi ? Pourquoi toujours quand je m’habille plutôt fem ? Est-ce que c’est spécifiquement contre moi ? Est-ce que je m’en rends compte que maintenant parce que je sors pas trop souvent ? Pourquoi c’est pire le Samedi en en particulier, genre, y’a que la classe moyenne qui a l’air propre sur elle et normale qui a le droit de sortir faire ses courses ?? Ceux qui s’en foutent de leur système immunitaire ???

Je paye 108.26€. Par carte. Oui, ticket de caisse s’il vous plaît. J’arrive pas à penser à autre chose que le montant. Je sors de là et j’ai envie de vomir.


Au centre commercial. Il me faut du colorant pour cheveux, et mes altères sont devenues trop légères. Y aller en personne c’est plus pratique. Deux oiseaux, une pierre. Quelque chose comme ça. Je suis en sueur, et un peu énervée. Il fait lourd. Le chemin à vélo était parsemé de travaux sur la route sans déviation cycliste. Moi et ma copine, on prend d’abord le colorant. Je note que la caissière nous genre au féminin. Bon passing aujourd’hui. Apparemment. On marche vers le magasin de sport, et je remarque un agent de sécu. J’ai l’habitude de les voir maintenant. Partout où je vais. Je les vois. Je vois qu’ils me voient. Ils voient que je vois qu’ils me voient. Je considère brièvement de suggérer à ma copine de marcher plus lentement, pour pas avoir à passer dans son champs de vision. Au final on le dépasse. Il est un peu grand, cheveux gris, barbe ample, gilet fluo.

Une fois dans le magasin de sport, on déambule pendant un moment. La moitié c’est des fringues. On trouve le rayon avec les altères. Il y a d’autres clients dans ce petit cul-de-sac au fond du magasin. La maman et ses mioches décident qu’ils ne trouveront pas les fournitures dont, j’imagine, le plus grand aura besoin pour son sport après l’école. Elle leur fait signe, un peu abruptement, de dégager. Elle nous regarde. Elle s’en va. On ne trouve pas les altères 5kg en néoprene qui était sur le site. On continue à chercher. Je note, dans le coin de mon regarde, 3 employés du magasin qui forment un demi-cercle contre la sortie du rayon. Ils ont leur petite chemise bleue. Ils nous regardent, ils ont l’air inquiets et confus. Une minute plus tard, on a toujours pas trouvé plus haut en poids que 2kg. Un mec un peu grand, cheveux blancs, barbu, avec un gilet fluo, marche dans le bord de mon champs de vision.

Il nous genre au féminin. Je trouve ça drôle. Mon cerveau reste fixé là-dessus. Je sais pas pourquoi. Je crois que j’avais besoin de quelque chose sur lequel me concentrer. Quelque chose qui parait étrange, décalé. Je ne suis plus dans mon corps. Je me rappelle vaguement avoir montré les masques en papier qui pendent de mon sac, et le papier plié dans les filtres de mon masque. J’ai dû mentionner un truc sur le COVID. Non, ce n’est pas un masque à gaz. Ça filtre la poussière. Et le COVID. J’ai fait semblant de tousser. Il a l’air suffisamment content de mon explication pour nous laisser continuer à chercher, mais il rejoint le groupe d’employés du magasin, qui est maintenant composé de 5 figures. En blouson bleu. En demi-cercle. Qui nous regardent. Je fais comme si je ne les voyais pas. On finit par craquer et ma copine va demander à l’une d’entre eux si ils ont les fameux 5kg en néoprene. Elle dit que non. Ils en ont plus. Y’a ceux en métal. Bah on va prendre ceux en métal. Je cherche les prix. La vendeuse a l’air effrayée. Elle se tient là et nous regarde comme si elle ne savait pas quoi faire. Elle nous regarde comme si elle n’avait pas d’autre option. Comme si c’est elle qui avait été tirée au sort pour venir nous voir. Comme si on lui avait dit de venir nous surveiller. Elle finit par nous indiquer les mallettes de kit. Moins cher, plus d’options pour monter en poids. On prends ça. Je veux m’en aller. C’est moi qui prends la mallette. Elle est tarpin lourde. Elle fait la moitié de mon poids. Ça me distrait un peu. Mais je vois encore les employés qui nous regardent. Et le mec de la sécu du centre qui essaye désespérément de faire comme si il nous surveillait pas alors qu’ils nous suit à environ 2 rayons de là. Vraiment un vigile pathétique.

On paye, on sort de là. Je dois donner la mallette à ma copine, parce que ça fait trop. Mes bras vont lâcher. Elle me rend mon téléphone, et j’en profite pour jeter un coup d’oeil de côté, et confirmer que le vigile du centre nous suit toujours. On marche jusqu’à la porte la plus proche pour sortir du centre. Je passe environ 5 minutes à défaire mes chaînes de vélo et attacher les 20+kg de poids sur mon porte bagage. Il a commencé à pleuvoir des cordes. Une femme qui a trouvé refuge sous l’abri du parking vélo nous regarde tout du long. Le vigile aussi, derrière la porte en verre du centre commercial. Un petit groupe de passants s’accumule à côté de nous, et nous regardent faire. Ils nous regardent, tous.

Ils continuent de nous regarder. Ils nous regardent pendant une éternité. Jusqu’à ce qu’on soit hors de leur vue.

On arrive chez nous, et je fais ce que je peux pour monter les escaliers avec la mallette. J’implore ma copine de la prendre de mes mains. Mes bras vont bien, mais mes jambes vont lâcher. J’arrive à peine à tenir mon propre poids. L’anxiété vient de taper. Tout le stress vient de me tomber sur la gueule.

J’arrive chez nous. Je me pose. Et j’écris ceci. Tant que c’est encore frais. Tant que c’est encore viscéral. Je me dis que c’est plus sage d’attendre un jour ou deux pour publier. Histoire d’éditer un peu. De relire. Peut-être quelques heures. Allez. Mais je ne peux pas. J’ai besoin de hurler dans le vide. Maintenant. Je sens encore leur regard. Leurs yeux. Leurs yeux qui me dévisagent. Je les sens encore.

pourquoi est-ce que je sens encore leurs yeux sur mon corps